J’ai pu pour la deuxième fois assister à Paris Photo et j’ai eu envie de dresser un état des lieux sous forme de ressenti personnel, sur ce que l’édition 2025 raconte de la photographie aujourd’hui.
Ce qui m'a tout d'abord frappé, après quelques recherches, c’est que malgré l’importance de l’évènement (plus grande foire internationale dédiée à la photographie), il reste étonnamment peu relayé et peu documenté. On voit passer des stories, des communiqués de presse, mais peu de récits ou de retours de photographes.
Paris Photo en quelques chiffres
Difficile de saisir Paris Photo sans passer par les chiffres :
- 222 exposants, 33 pays représentés, près de 1 400 artistes, et 5 secteurs qui ont complètement transformé le Grand Palais en une galerie immense
- À l'étage, 43 éditeurs qui donnent un aperçu du monde du livre photo actuel : EXB, RVB Books, MACK, delpire & co, Aperture, Kehrer, Loose Joints, STANLEY/BARKER, TBW Books…
Un évènement incontournable
Malgré son ampleur et sa réputation internationale, Paris Photo est un évènement assez discret pour le grand public. Ceux qui ne s’y rendent pas savent rarement ce qui s’y passe vraiment. Assister à Paris Photo, c'est pourtant une expérience à part entière.
Le premier constat auquel on est confrontés est simple : il est impossible de tout voir tant les oeuvres, les stands et les artistes présentés sont nombreux. Pendant 4 jours, le Grand Palais devient une sorte de labyrinthe qui mélange photographes de renom, découvertes inattendues, galeries internationales et éditeurs indépendants.
Paris Photo, c’est surtout le seul endroit où l’on croise autant d’acteurs du monde photographique au même moment : éditeurs, galeristes, photographes, médiateurs culturels, collectionneurs, conservateurs… Toute une économie qu’on ne voit jamais réunie ailleurs.
Et si l’on vient pour voir des images, on se rend vite compte que l’on vient surtout observer comment elles existent dans le monde : comment elles circulent, comment elles sont montrées, vendues, discutées. C'est une fenêtre ouverte sur le marché de l'art actuel.
Parmi les moments à retenir cette année :
- L’installation monumentale de Sophie Ristelhueber : un mur de 36 mètres qui rassemble 40 ans de travail sur les traces laissées par la guerre sur les territoires. Une sorte de paysage mental, sans personnages, mais traversé par la question de l’humain. Consacrée cette année par le prix Hasselblad (souvent décrit comme une forme de “Nobel” de la photographie), elle reste pourtant étonnamment discrète en France.
- Les œuvres de Marisa González, utilisant le Thermofax, exposées en France pour la première fois.
- Des tirages inédits de Claudia Andujar, Sally Mann ou encore Marie-Laure de Decker.
Chaque année est donc l'occasion de découvrir des oeuvres souvent inédites, dans des formats parfois surprenants.



Image extraites de la série Decolorization de Letizia Le Fur
En 2024, je me souviens avoir été marqué par des tirages grand format en noir et blanc de Laetitia Le Fur, habituée jusqu'ici à ses oeuvres en couleur plus "modestes".
Malgré un prix d’entrée qui ne cesse d’augmenter (39 euros cette année), l’expérience reste unique et une journée entière ne suffit pas pour tout découvrir. L’évènement est bondé, les stands les plus attendus sont pris d’assaut, et malgré le chaos, on ressort avec la sensation d’avoir traversé quelque chose de dense et d’assez rare.

Paris Photo, c’est enfin l’occasion de découvrir des éditeurs qu’on ne croise jamais ailleurs : Chose Commune, Loose Joints, L’Artiere, Le Bec en l’air, mais aussi TBW Books, Aperture, RM, Akio Nagasawa, CASE, Komiyama… Une géographie éditoriale réelle, dans laquelle on peut circuler physiquement. C’est autant l’occasion de découvrir des œuvres et des artistes que d’observer, presque en direct, les dynamiques du marché de l’art photographique.
Disclaimer : pourquoi je n’y reviendrai pas
Je ressors pourtant de cette édition avec la même impression que l’an dernier : je ne sais toujours pas à qui Paris Photo s’adresse vraiment. Je ne comprends tout simplement pas le positionnement de l'évènement.
On pourrait imaginer qu’elle vise le grand public, mais entre le prix du billet, la foule et la manière dont les œuvres sont présentées, rien n’est vraiment pensé pour rendre la photographie accessible ou pédagogique.
Aux passionnés, peut-être ? Oui, dans une certaine mesure. Mais même là, l’expérience devient rapidement fatigante : trop de choses à voir, trop de bruit, trop peu de moments où l’on peut vraiment s’arrêter et regarder.
Dans les faits, Paris Photo parle surtout au marché de l’art. Les éditeurs sont là pour vendre des livres, les galeries pour vendre des tirages, et le reste du temps sert à consolider des relations professionnelles. On sent rapidement que c’est l’événement où il faut être : on y communique, on y est vu, on y entretient son réseau, parfois plus qu’on ne regarde réellement les œuvres.
La fatigue est également visible chez les artistes. Les plus de 400 séances de signatures annoncées en sont un bon exemple : officiellement pensées comme des moments de rencontre, elles ressemblent souvent à une succession de files d’attente où les signatures s’enchaînent sans qu’un véritable échange soit possible. J’ai encore en tête les longues files pour Joel Meyerowitz ou Daniel Arnold.
Tout cela crée une forme de starification assez étrange, et très éloigné de la pratique photographique artistique.
En marge des foules, il reste des moments qui échappent aux impératifs financiers et qui donnent du sens à l'évènement. Cette année, c’est ma rencontre avec Paul Graham, seul au stand de MACK ; en 2024, c’était celle avec Brian Schutmaat, lui aussi seul et disponible à la discussion.
Des scénographies qui valent à elles seules le déplacement
En premier lieu, c’est la qualité de certaines scénographies et de certains tirages qui m’a marqué, dans des formats que je n’avais encore jamais vus.




Images extraites des livres M/E et Ametsuchi de Rinko Kawauchi
Je pense notamment aux photos de Rinko Kawauchi : tout était cohérent, poétique, et cette poésie visuelle que l’on retrouve dans ses livres pouvait enfin s’exprimer pleinement. C’était clair, doux, maîtrisé, et pensé pour être vécu comme une balade physique dans l'espace de la galerie.



Images extraites du livre Positive Disintegration de Tania Franco-Klein
Même effet avec les photos de Tania Franco-Klein, présentées dans des formats suffisamment grands pour que sa démarche prenne vraiment forme. Entre Alex Prager, William Eggleston et Cindy Sherman, la scénographie avait quelque chose de très cinématographique, de très travaillé, qui fonctionnait parfaitement.
Certaines galeries avaient fait un effort impressionnant pour créer de vraies conditions d’exposition, même dans des espaces très petits. Des stands entièrement isolés de la lumière naturelle, des éclairages artificiels précis, des ambiances presque “boîtes noires” qui mettaient en avant les couleurs et l’ampleur des images.
À l’inverse, d’autres jouaient avec la lumière du Grand Palais et sa verrière, ce qui donnait parfois un résultat très intéressant. On sentait que le lieu imposait ses contraintes, et que chaque galerie essayait de composer avec.
Le secteur Prismes proposait quelques respirations, dont l’immense installation de Sophie Ristelhueber (près de 36 mètres) qui transformait un mur entier du Grand Palais.
La mise à l’honneur de Marie-Laure de Decker était également pour moi l’un des temps forts de Paris Photo. Je connaissais très peu son travail, et l’accrochage, sobre et précis, permettait de suivre sa trajectoire en tant que photographe. On passait des portraits aux reportages, puis à des images plus artistiques, et l’ensemble donnait l’impression d’une vie presque inventée, tellement elle est riche en voyages, en rencontres et en prises de risques, autant artistiques que professionnelles.




Images de Marie-Laure de Decker exposées lors de la rétrospective de Paris Photo 2025
Ce qui ressort surtout, c’est sa manière de photographier la guerre sans en adopter les codes habituels. Un angle qui privilégie toujours les marges, les détails, les “à-côtés”, ce qui raconte parfois bien plus qu’une image frontale. On retrouve ce même regard dans ses portraits ou sa manière de photographier les luttes sociales.
Reste toujours ce paradoxe : une photographe essentielle, célébrée ailleurs, et longtemps sous-estimée en France. Voir une sélection aussi équilibrée et aussi dense à Paris Photo donnait vraiment la mesure de son œuvre et j'ai réalisé à quel point son regard a marqué durablement la photographie documentaire.
Le Prix du Livre Paris Photo Aperture (PhotoBook Awards 2025)
Un autre point important cette année, c’est la sélection des livres récompensés par les PhotoBook Awards d’Aperture.
C’est l’un des rares moments de la foire où l’on peut réellement prendre le temps de comprendre ce qu’est un livre photo aujourd’hui : non pas un objet isolé sur une étagère mais un espace où se mêlent photographie, narration, mise en page, politique, poésie et démarche artistique personnelle.
Ce prix existe depuis 2012 et s’est imposé comme un repère dans le monde du livre photo. Tous les livres primés des années précédentes sont présentés sur place, à disposition du public. On peut les feuilleter librement, identifier des tendances, voir comment les choix d’Aperture se construisent d’année en année. Il y a une vraie volonté de rendre la photographie accessible par le livre : on montre, on met à disposition, on explique par la forme.
Cela permet de saisir quelque chose de la ligne éditoriale d'une maison d'édition : un mélange de projets politiques, de démarches personnelles, d’expérimentations formelles, de récits intimes, d’enquêtes sociales ou historiques.
Mais surtout, point le plus important selon moi : la sélection reste très variée. Elle parle à des lecteurs qui ne connaissent pas forcément le livre photo, et elle leur donne des outils d'analyse et des clés de compréhension.
Parmi les lauréats de cette édition 2025 :
- First PhotoBook : A Study on Waitressing - Eleonora Agostini (Witty Books, Turin)



Images extraites du livre A Study on Waitressing de Eleonora Agostini chez Witty Books
Un livre qui explore les rôles imposés aux femmes à travers la figure de la serveuse. Eleonora Agostini joue avec les postures, les gestes, les attentes sociales. Le résultat est un mélange de mise en scène, de documents, de notes et de photographies qui brouille la frontière entre fiction et observation. C’est un ouvrage très accessible, qui parle du travail, du genre, de ce qui est visible ou non.
- PhotoBook of the Year : The Classroom - Hicham Benohoud (Loose Joints, Marseille/Londres)



Images extraites du livre The Classroom de Hicham Benohoud aux éditions Loose Joints
Un livre issu d’un projet réalisé dans un collège de Marrakech à la fin des années 1990. Hicham Benohoud y a photographié ses élèves dans des mises en scène bricolées, inventives, libres. C’est un livre sur l’école, mais surtout sur l’imagination, sur la jeunesse, sur ce qu’on peut faire avec presque rien : un fond de tissu, un geste, un cadre. Beaucoup d’énergie et une vraie sensibilité.
- Photography Catalogue of the Year : Generalized Visual Resistance: Photobooks and Liberation Movements - Catarina Boieiro & Raquel Schefer (ATLAS, Lisbonne)


Images extraites du livre Generalized Visual Resistance: Photobooks and Liberation Movements de Catarina Boieiro et Raquel Schefer
Un ouvrage collectif consacré aux livres réalisés dans le contexte des mouvements de libération africains (notamment dans les anciennes colonies portugaises).
Le livre montre comment les livres photo ont été utilisés comme outils de lutte, de documentation, de mémoire et de résistance. Une exploration dense, historique, essentielle, qui rappelle que le livre photo peut avoir une portée politique réelle.
- Mention spéciale du jury : Flowers Drink the River - Pia-Paulina Guilmoth (STANLEY/BARKER, Londres)



Images extraites du livre Flowers Drink the River de Pia-Paulina Guilmoth chez Stanley Barker
Un récit intime sur les deux premières années de transition de l’artiste, dans une petite ville rurale du Maine. Le livre joue sur la lumière et l’obscurité, la mise en scène et la vulnérabilité des corps. C’est un ouvrage personnel et universel, qui parle de transformation et d’identité sans jamais tomber dans le spectaculaire, et que je recommande vivement.
Ce qui ressort de cette sélection 2025, c’est un ensemble très cohérent dans sa diversité : des projets engagés, d’autres profondément intimes, certains presque conceptuels, d’autres très accessibles. La pédagogie par l’objet est probablement selon moi l’un des aspects les plus importants de Paris Photo, et l’un des plus réussis.
Une mise en avant des femmes photographes
Impossible de ressortir de Paris Photo 2025 sans citer les femmes photographes qui occupaient cette année une place particulièrement visible et prolifique.
Le parcours Elles × Paris Photo, conçu pour cette édition par Devrim Bayar mettait en lumière une sélection d’artistes réparties dans toute la foire. Il ne s'agissait pas d'une exposition séparée, mais d'un fil à suivre, pensé pour rendre plus lisible la présence (et surtout l'absence) des femmes dans l’histoire et la scène contemporaine de la photographie.


Images extraites du livre Hafiz de Sabiha Çimen chez Red Hook Editions
Ce parcours prenait tout son sens dans le contexte actuel : il est déjà compliqué pour le grand public de citer des photographes, encore plus de citer des photographes vivants, et disons-le clairement, quasiment impossible de citer des femmes. Le parcours développait un fil rouge autour du rapport entre corps et décors, et de la manière dont les corps habitent ou disparaissent dans leurs environnements.
On y retrouvait des artistes comme Carmen Winant, Claudia Andujar, Agnès Varda, Ming Smith ou encore Sabiha Çimen. Des démarches très différentes, mais qui, mises côte à côte, révélaient un point commun évident : le corps comme point d’entrée, que ce soit dans la mémoire, l’intime ou la manière d’habiter un lieu.
En 2025, environ 39 % des artistes exposées étaient des femmes, un chiffre en hausse.
Ce que j'ai raté
Comme chaque année, impossible de tout voir. Entre les stands, les signatures, les expositions, les installations et les rencontres, beaucoup d’événements se déroulent en parallèle.
Le samedi, plusieurs choses m’ont échappé, dont notamment :
- La performance autour de la série Lottery de Martine Gutierrez
Dommage de n'avoir découvert le travail de l'artiste qu'après Paris Photo. Gutierrez travaille beaucoup sur les identités construites, la représentation et la mise en scène du corps, souvent en jouant avec les codes de la mode et de la publicité. Cette performance prolongeait son travail photographique en le ramenant dans un espace vivant. C’est typiquement le genre de moment qui permet de comprendre une œuvre autrement que par l’image.
- La table ronde “Secondes peaux / doubles peaux”
Une discussion à laquelle j'aurais aimé assister autour du corps, de l’identité et de la manière dont la photographie peut montrer ou non les différentes “couches” d’un individu. C’est un angle de réflexion qui faisait écho à plusieurs expositions présentes dans la foire cette année.
- Les projections, dont Ferdinandea
Une partie du programme vidéo qui élargissait le champ de la photographie vers des formes plus expérimentales. Ce type de projection permet généralement de découvrir des travaux qu’on ne verrait pas dans les stands, soit parce qu’ils existent à la frontière entre photo et cinéma, soit parce qu’ils demandent un temps d’attention différent.
Paris Photo c'est avant tout faire des choix, entre les galeries, les éditeurs et les conférences/ateliers organisés et on passe forcément à côté de choses qui auraient probablement apporté une autre lecture de l’événement.
Mes livres coups de cœur Paris Photo
Ma collection de livres photo commence à compter plus de 200 livres et il était donc impossible pour moi de revenir bredouille de cette édition 2025. Parmi les livres qui m’ont le plus marqué cette année:
1. Swan Moon’s - Swan Moon (TBW Books)




Images extraites du livre Swan Moon's de Swan Moon chez TBW Books
Je ne connaissais pas du tout l’artiste avant de tomber sur le livre. Je l’ai feuilleté presque par hasard, et ça a été un coup de cœur instantané. Le choix des photos est extrêmement mature, surtout quand on sait que Swan Moon a réalisé ces images avec son groupe d'amis, alors qu’elle était encore adolescente.
Le projet est très bien structuré, assez cinématographique dans l’approche, avec une vraie influence assumée issue de la Nouvelle Vague. Le noir et blanc est superbe, l’éditing est précis et cohérent. Et en discutant avec l’artiste sur place, on sentait qu’elle était dans une forme d’état second ; totalement immergée dans son univers.
2. Blood Green - Curran Hatleberg (TBW Books)



Images extraites du livre Blood Green de Curran Hatleberg chez TBW Books
Je connaissais déjà Curran Hatleberg avec son livre Rivers Dream, qui figure dans mon top personnel tant par sa forme que par son contenu. Blood Green est particulièrement intéressant parce qu’il s’agit d’images qu’il avait laissées en marge : des photos qui, à l’époque, n’avaient pas trouvé leur place dans son projet principal.
Il en fait ici une sorte de cartographie parallèle : l’Amérique en marge. Des moments laissés de côté, des morceaux de réel qui ont l’air presque ordinaires mais qui, mis ensemble, racontent quelque chose de beaucoup plus vaste et plus sombre. L’objet répond donc visuellement au premier livre, ce qui crée un écho assez fort entre les deux projets.
3. Lusaka Street - Alick Phiri (Photo Book Africa)




Images extraites du livre Lusaka Street de Alick Phiri
Le format, la quantité d’images, le rythme, tout est à sa place. Et surtout ces scènes qui semblent captées sans que les gens ne semblent prendre conscience de l'objectif. J'entendais récemment quelqu'un me dire que les écrans sont devenus des miroirs. Dans Lusaka Street, on est dans l'exact opposé de notre présent : une réalité qui a la possibilité et la liberté de s'ignorer.
Le résultat ? Des scènes qui paraissent parfois surréalistes tout en restant totalement banales. Et c’est précisément ce contraste qui fonctionne.
4. You Are What You Do - Daniel Arnold




Images extraite du livre You are what you do de Daniel Arnold chez Loose Joints
Daniel Arnold est, pour moi, l’un des photographes de rue actuels les plus talentueux et les plus visionnaires. Sa manière de voir, de sentir et d’anticiper les images en fait, depuis dix ans, un artiste à part.
Le titre du livre est parfaitement trouvé. Pour Arnold, il ne s’agit jamais d’un exercice de style. On s’éloigne complètement de l’idée du photographe qui se promène en attendant que quelque chose se passe. Même lorsqu’il n’y a aucune mise en scène, rien ne relève de la mécanique habituelle de la street photography.
Son approche est beaucoup plus autobiographique : Arnold parle de lui en parlant des autres. Les fragments de rue deviennent une façon de dire voilà comment je regarde le monde, voilà comment j’existe dans celui-ci.
Le livre compte beaucoup de photos, mais aucune d'elle n’est en trop. C’est la condition même d’un photographe de rue qui se raconte : quelqu’un qui garde toujours son appareil dans la main. Le tout forme un flux continu, une attention permanente.
J’ai énormément de respect pour ce qu’il fait, autant que pour Billy Dinh ou Jeremy Paige (Eaten By Flowers). Et j’ai également trouvé intéressant de voir Melissa O’Shaughnessy mise à l’honneur avec son livre Perfect Strangers. La street photo féminine reste encore très peu représentée dans les expositions et son livre mérite sa place dans les meilleures librairies.
5. Acedia - Louise Desnos (Witty Books)




Images extraites du livre Acedia de Louise Desnos
Un livre très cohérent, très calme, presque suspendu. Louise Desnos travaille autour de la lenteur, de la mélancolie, de l’attente. Il a suffi de le feuilleter pour être convaincu : c’est un livre intime, dans lequel on avance lentement, et où chaque photo répond à l'autre avec une cohérence visuelle très poétique.
6. Riverland - Marjolein Martinot (Stanley Barker)



Images extraites du livre Riverland de Marjolein Martinot chez Stanley Barker
Riverland est un livre que j’ai vraiment apprécié pour son mélange très subtil de portraits, de paysages et de moments suspendus. C’est un projet qui travaille la proximité : des images très simples, un peu comme dans Acedia de Louise Desnos, mais qui finissent par construire un univers intime, presque sans que l’on s’en rende compte.
Il y a quelque chose de Judith Joy Ross ou de Mark Steinmetz dans cette manière de photographier les gens sans jamais les forcer, dans cette douceur qui ne se remarque pas au premier regard mais qui s’installe au fil des pages. C’est aussi pour ça que Stanley Barker fonctionne si bien comme éditeur : ils savent laisser de la place à ce type de projets pour qu’ils respirent.
Le travail de Marjolein Martinot me fait aussi penser à celui de Melinda Blauvelt, notamment dans son livre Brantville, sorte de “face B” poétique au Skinningrove de Chris Killip. Même capacité à voir de la poésie dans l’anodin, à capter des instants ordinaires sans les dramatiser.
Riverland ne cherche pas à impressionner mais plutôt à créer un espace où l’on peut simplement rester, regarder, revenir. Et ça fonctionne très bien.
Ce dont j'ai (sans doute) oublié de parler
Tout d'abord la mise à l'honneur de photographes étrangers dont j'ignorais l'existence et dont le travail m'a bluffé :
- Koto Bolofo chez In Camera

Un photographe sud-africain dont le parcours oscille entre mode et documentaire, ce qui pose d'ailleurs des questions intéressantes sur la frontière entre le commercial et l'artistique, une tension que Paris Photo ne résout jamais vraiment.
- Yuhki Touyama chez Poetic Scape

Une galerie tokyoïte spécialisée dans la photographie japonaise, qui rappelle à quel point la scène asiatique reste sous-représentée malgré sa richesse.
Le travail de Touyama tout d'abord, né d'une période où elle accompagnait sa grand-mère en fin de vie, capte l'invisible : le temps, la mort, les sensations.
Et dans la même galerie, Toshiya Watanabe, avec sa série Thereafter, un travail d'observation sur plusieurs années de sa ville natale Namiemachi, située à 8 kilomètres de la centrale de Fukushima, dans la zone d'exclusion déclarée après la catastrophe de 2011. Plutôt qu'un simple avant/après, c'est une méditation sur le temps, la mémoire et les traces laissées par le désastre nucléaire sur le paysage.
Un travail qui fait écho, d'une certaine manière, à celui de Sophie Ristelhueber : photographier ce qui reste, sans jamais tomber dans le spectaculaire.
- Laura Henno chez Galerie Nathalie Obadia

Son travail sur les communautés marginalisées et les migrations, notamment dans l'archipel des Comores, aurait mérité que je m'y attarde davantage, d'autant qu'il s'inscrit parfaitement dans la lignée des œuvres engagées mises en avant cette année.
- Carlos Idun-Tawiah chez Galeria Alta

Un regard sur la diaspora africaine et les questions d'identité qui aurait pu enrichir ma réflexion sur la diversité géographique de la foire. L'artiste ghanéen, basé à Accra, présentait I'll Be Here to Remind You, son premier solo show à Paris Photo. Il a récemment reçu le Deloitte Photo Grant 2025, qui s'accompagne d'une exposition à la Triennale de Milan.
Le secteur digital et la question de l'IA
Pour sa troisième année consécutive, Paris Photo proposait un espace dédié aux croisements entre photographie et technologie, avec 13 exposants. C'est d'ailleurs la première foire européenne à avoir ouvert un vrai dialogue autour des algorithmes, des réseaux et de la vision machine.
Kevin Abosch, présenté par la plateforme TAEX, y exposait sa série ETHICAL WORK : des images génératives créées à partir d'un logiciel entraîné sur ses propres photographies. Sa position est intéressante : l'IA ne serait pas une rupture avec la photographie traditionnelle, mais une étape logique de son évolution, des photographies faites différemment, mais guidées par les mêmes engagements artistiques.
Julieta Tarraubella exposait The Secret Life of Flowers, une installation audiovisuelle en forme de jardin cyborg, des écrans en mosaïque montrant le cycle de vie des fleurs en time-lapse, où technologie et nature deviennent indissociables.
Une table ronde intitulée AI Agents as Artists posait frontalement les questions d'authenticité et d'auteurship. Et les XMAGE Awards ont introduit une catégorie Laboratoire Expérimental pour les œuvres créées ou traitées par IA.
À noter que l'année dernière, la série Latent de Jack Butcher (80 œuvres uniques, tirages physiques et NFTs, imprimés chez PICTO Bastille) s'était vendue en totalité
pour environ 300 000 euros.
Les œuvres d'Ana Maria Caballero, issues de sa série Being Borges, avaient trouvé preneur dès la première heure d'ouverture, autour de 10 000 dollars pièce. Des chiffres qui racontent quelque chose du marché actuel.
Difficile également de ne pas faire le lien avec l'exposition Le Monde selon l'IA au Jeu de Paume, qui s'est terminée en septembre 2025.
Le secteur Émergence
Il regroupait cette année une vingtaine de galeries au premier étage, avec vue sur la nef, chacune présentant un projet solo.
Parmi les artistes exposés : Bérangère Fromont (Galerie Bacqueville) ; Atong Atem (MARS, Melbourne) ; Camila Falquez (Hannah Traore, New York) ; András Ladocsi, photographe hongrois et ancien nageur professionnel pendant 14 ans, présenté par la galerie parisienne Obsession.
Marine Lanier (Espace Jörg Brockmann) présentait Le Jardin d'Hannibal, une fable visuelle sur le changement climatique centrée sur le Jardin du Lautaret, à 2 100 mètres d'altitude face aux glaciers de la Meije.
Elle a également reçu le Prix Maison Ruinart pour sa série Alchimia, réalisée dans les champs et les ciels de la Champagne.
Paris Photo a mis en place des tarifs réduits pour les stands émergents, mais beaucoup de jeunes galeries peinent encore à assumer le coût de leur participation. C'est un paradoxe que la foire ne résout pas : vouloir mettre en avant les talents de demain tout en restant un événement dont l'accès reste difficile, autant pour les visiteurs que pour les exposants.
Les prix du marché : ce que personne ne dit vraiment
À l'extrême haut du spectre, certaines œuvres historiques dépassaient le million d'euros, comme les collages de Gordon Matta-Clark chez Patinoire Royale.
Prada III d'Andreas Gursky (Zander Galerie) était proposé autour de 500 000 dollars. Les œuvres de Lorraine O'Grady chez Mariane Ibrahim oscillaient entre 45 000 et 60 000 dollars.
Dans la tranche intermédiaire : M77 vendait des tirages vintage entre 15 000 et 60 000 euros, Nathalie Obadia entre 10 000 et 50 000 euros. Rose Gallery a vendu une vingtaine de pièces de Tania Franco Klein entre 8 500 et 25 000 euros. Akio Nagasawa a cédé un ensemble d'Eiji Ohashi pour 30 000 euros.
Côté émergent : Concordia Studio, pour sa première participation, a placé plusieurs pièces entre 1 500 et 2 500 euros.
Ces chiffres donnent une idée plus concrète de ce qu'est réellement Paris Photo : un événement où coexistent des œuvres accessibles à des collectionneurs débutants et des pièces réservées aux institutions ou aux grandes fortunes. Mais la réalité du marché, cette année, c'est aussi une baisse de fréquentation (75 000 visiteurs contre environ 80 000 en 2024), des acquisitions plus lentes dans le haut du marché, des coûts de production en hausse, et des collectionneurs plus frileux.
L'écart de prix entre hommes et femmes
J'ai mentionné que 39 % des artistes exposées étaient des femmes, un chiffre en hausse. Ce que je n'ai pas dit, c'est que malgré une demande croissante pour leurs œuvres, que beaucoup considèrent comme le dernier segment sous-évalué du marché, leurs prix restent nettement inférieurs à ceux de leurs homologues masculins. La visibilité progresse, mais l'écart économique persiste.
Paris Photo face aux autres foires
Paris Photo n'est pas unique dans le paysage des foires internationales. Photo London, qui se tient chaque année en mai, rassemble une centaine de galeries et tente depuis quelques années de se repositionner comme un événement plus accessible, moins intimidant pour les nouveaux collectionneurs. La foire a perdu du terrain pendant la pandémie, et Paris Photo en a profité pour consolider sa position de leader.
Unseen Amsterdam, de son côté, a connu une trajectoire plus chaotique. Fondée en 2012 par le musée Foam, la foire s'était imposée comme une alternative plus agile, centrée sur les photographes émergents. Elle fait faillite en 2020, laissant certains artistes impayés.
Elle revient en septembre 2025 dans un nouveau lieu (le NDSM Loods, une ancienne usine navale), avec une nouvelle section appelée Unfold, dédiée à l'art contemporain au-delà de la photographie stricte.
Paris Photo reste, de loin, la foire la plus institutionnelle et la plus tournée vers le marché. C'est aussi celle qui attire le plus d'acteurs internationaux. Mais cette position dominante a un coût : une certaine rigidité, une difficulté à s'adresser au grand public, et un entre-soi qui finit par peser sur l'expérience.
