Si je devais résumer Polycopies cette année, je dirais que c'est avant tout des rencontres.
Une ambiance d'ailleurs bien différente de Paris Photo (situé à 15 minutes de là), après un samedi entier à Paris Photo d'où je suis ressorti vidé: trop de monde, trop de bruit et cette impression de courir après quelque chose qu'on ne trouve jamais vraiment.
J'y suis donc retourné cette année le dimanche et dès l'entrée, j'ai retrouvé ce qui m'avait interpellé la première fois : la dimension humaine de l'évènement.
Les stands sont connectés les uns aux autres, les éditeurs discutent entre eux, on surprend des bribes de conversation en passant.
Le lieu est petit mais assez bien pensé pour y passer un après-midi entier.
On retrouve dans la péniche trois grands espaces: une cale que j'ai découverte seulement en milieu d'après-midi, un rez-de-chaussée où se concentrent les éditeurs plus connus, et un étage qui sert aussi d'espace de restauration. Sur les quais, un espace extérieur conçu comme une extension, et porte d'entrée à l'évènement.
On pourrait croire que ça coince, que ça s'entasse mais pas du tout : les gens flânent et s'arrêtent, puis repartent. La plupart des visiteurs se laissent porter ; on y retrouve autant des habitués et des passionnés, que des curieux venus découvrir les dernières nouveautés des livres photo.
De mon côté, je me suis décidé à tout faire dans l'ordre, méthodiquement, pour m'imprégner au mieux de l'ambiance du lieu, apprécier les livres présentés ici, dont la plupart inédits ou introuvables ailleurs, et prendre le temps de discuter avec des professionnels venus souvent de loin.
La fréquentation du dimanche et la disponibilité des exposants m'a ainsi permis de discuter avec plus de 80 éditeurs.
Personne ne semblait réellement débordé (même si la fatigue se faisait sentir) et les photographes et éditeurs laissent au public le temps et l'espace pour poser des questions, comprendre un projet, revenir sur un livre qu'on a feuilleté trop vite.
On a la possibilité ici - c'est trop rare pour ne pas le souligner - de feuilleter un livre tout en profitant de la narration et des explications de l'artiste.
Trois rencontres m'ont principalement marqué :
- La première avec Gösta Flemming, en charge de la maison suédoise Journal avec qui on a parlé de la Suède, pays qui reste peu visible dans le monde du livre photo, de la fabrication des livres et de sa participation à Polycopies depuis plus d'une décennie. Une fidélité à l'évènement qui en dit beaucoup selon moi.
- La deuxième dans la cale, avec Andrew Miksys autour de la fabrication de son livre Tulips, son regard sur la Biélorussie et la nostalgie soviétique. Et quelques minutes après avec Simen K. Lambrecht, photographe belge, qui m'a rattrapé à la sortie pour m'offrir une carte postale. Je ne saurais que vous recommander la lecture de son livre The Subtle Art of living Twice.
- La troisième, par hasard, est celle avec Ian Bates, dont je connaissais le travail mais pas le visage, et qui a pris le temps, quelques minutes avant la fermeture, de me raconter la genèse de son projet The Weight of Ash.
Polycopies vit dans l'ombre de Paris Photo mais a un avantage simple : c'est gratuit, accessible et on en ressort stimulé et inspiré des discussions sur place.
Polycopies en quelques chiffres
- ~100 éditeurs
- 25+ pays représentés
- 5 jours (12-16 novembre 2025)
- Entrée gratuite
- Lieu : Bateau Concorde-Atlantique, Port de Solferino
La France reste le pays le plus représenté (22 éditeurs), suivie des États-Unis (12), de l'Italie (11) et du Royaume-Uni (9).
Cette année, 16 nouveaux éditeurs faisaient leur entrée à Polycopies, parmi lesquels Moksop et IST Publishing (Ukraine), Jojo Books (Inde) ou encore Collapse Books (France).
→ Liste complète des exposants 2025
Les livres qu'il fallait retenir
Le coup de cœur
Je repars de Polycopies avec un livre sous le bras : Agony in the Garden de Lúa Ribeira, publié par Dalpine. Une claque tant sur la forme que sur le fond.


Images extraites du livre Agony in the Garden de Lúa Ribeira
Le format est imposant (28 x 37 cm), le nombre de photos resserré (64 pages seulement), mais l'editing est d'une fluidité redoutable : percutant, inattendu, toujours surprenant. L'artiste propose des séquences courtes, une narration directe et se refuse à une compilation exhaustive.
Lua Ribeira est membre de Magnum Photos, et c'est la troisième espagnole à intégrer l'agence. Elle vit au Royaume-Uni mais travaille en Espagne, principalement dans les périphéries de Madrid, Málaga, Granada et Almería.
Son livre, Agony in the Garden, documente la scène trap et drill espagnole (un sous-genre du hip-hop) adopté par une génération qui a grandi pendant la crise financière. Le titre vient du passage biblique de l'agonie du Christ au jardin des Oliviers, métaphore d'une jeunesse suspendue entre désir et désespoir.
Ce qui frappe dans ce livre, c'est l'approche collaborative de Ribeira : elle ne se positionne pas en observatrice distante mais en complice de ses sujets. Les symboles contemporains (marques streetwear, voitures tunées, fast-food) se mêlent à des résonances baroques et religieuses. Les paysages arides du sud de l'Espagne servent de décor dystopique.
Mon travail vient du besoin d'aborder des sujets très politiques mais de leur donner un angle plus distant pour les connecter à quelque chose de plus humain, existentiel, émotionnel.
Le projet a été présenté dans l'exposition itinérante Close Enough: New Perspectives from 12 Women Photographers of Magnum, visible à l'ICP de New York en 2022, avant cette publication chez Dalpine.
La maison d'édition française qu'il fallait retenir
J'ai tout de suite été attiré par la sélection de Four Eyes Editions. Fondée en septembre 2023 à Paris par Yegan Mazandarani (ancien directeur d'Odyssée et Cahier Sauvage éditions) et William Keo (photographe franco-cambodgien, ex-Magnum Photos, ex-directeur artistique chez Publicis et Fred & Farid), la maison défend une ligne éditoriale claire : « Four Eyes, c'est l'idée de regards croisés. »

Ils ne reçoivent pas de manuscrits spontanés mais cherchent et sélectionnent leurs auteurs, travaillent au long cours avec eux.
Parmi leurs publications : Flower(s) Vol. 1 de Teresa Freitas. La photographe portugaise, connue pour son travail sur la couleur et ses collaborations avec Netflix, Dior ou Pantone, y développe un projet au long cours sur les communautés qui vivent avec les fleurs.


Images extraites du livre Flower(s) Vol. 1 de Teresa Freitas
Le premier volume se concentre sur Takase, un village de la préfecture de Yamagata au Japon, où le carthame (benibana) est cultivé depuis des siècles pour produire une teinture cramoisie rare. Pour la fabrication du livre, Freitas a vécu avec un moine et sa famille pendant sa résidence. Deux autres volumes sont prévus : le Maroc (la rose de Damas) et les Açores (les hortensias).


Images extraites des livres Screenplay des films The Lighthouse et Past Lives aux éditions Mack
Un livre qui m'a rappelé la collection Les Oiseaux d'EXB et les séries thématiques de MACK autour du cinéma (The Lighthouse par exemple).
J'ai également retrouvé une inspiration du côté de Small Myths de Mikko Hara ou de Rinko Kawauchi - une attention aux gestes, aux rituels, à la transmission.



Photos issues du travail sur Paris de Fabien Ecochard
Leur catalogue ne se limite pas aux ailleurs. Avec Cosmopolite de Fabien Ecochard, la maison revient à Paris : sept ans de street photography couleur, quelque part entre Alex Webb et Willy Ronis. Le photographe parisien cherche l'énergie d'une ville en mouvement, loin des clichés figés.



Images extraites du livre Midnight Sun d'Aliocha Boi chez Four Eyes Edition
Autre découverte française, Collapse Books, jeune maison fondée en 2024 par Bastien Forato.
Un titre phare cette année : Midnight Sun de Aliocha Boi, un voyage au Pôle Nord, résultat d'une résidence artistique de trois semaines sur un bateau scientifique, du Svalbard au Pôle Nord. Le livre explore le soleil de minuit qui ne se couche jamais, dans une atmosphère quasi mystique. C'est le premier livre du photographe franco-canadien-italien, également fondateur du podcast Vision(s).
Je note une tendance chez plusieurs éditeurs français cette année : un traitement chromatique décalé (presque criard) que je trouve particulièrement efficace. C'est le cas par exemple de La Terre n'existe pas de Sarah Ritter chez Palais Books, dont je reparle un peu plus loin.
Le duo américain
J'ai du mal à cacher mon attrait pour la photographie américaine. Elle donne toujours un tempo à l'évènement, que ce soit sur les sujets ou sur les formats de livres. Deadbeat Club et Nazraeli Press représentaient bien cette énergie à Polycopies.



Images extraites du livre Easy Days de Sage Sohier chez Nazraeli Press
Chez Nazraeli, c'est le retour de Sage Sohier avec Easy Days. Troisième volet d'une trilogie entamée avec Americans Seen (2017) et Passing Time (2023), l'ouvrage reprend 56 photos réalisées entre 1978 et 1986, quand Sohier était encore une jeune photographe à Boston.
Elle y capte les moments de vie des gens ordinaires : parkings, porches, jardins, enfants qui traînent, dans « l'ennui des journées d'été chaudes. »
Sage Sohier a reçu des bourses Guggenheim et NEA et ses photos sont dans les collections du MoMA, du SFMOMA, de l'Art Institute of Chicago. Le livre est accompagné d'une interview par Mark Steinmetz.
Ces images décrivent une époque lointaine, et pourtant en les regardant je redeviens la jeune photographe qui les a prises par une chaude journée d'été, la sueur et la poussière âcres dans la brise ; au loin, j'entends le rire d'enfants qui sont maintenant d'âge mûr.

Chez Deadbeat Club, c'est The Weight of Ash de Ian Bates qui a retenu mon regard, troisième livre de l'artiste chez Deadbeat Club, après Meadowlark (2022) et Lost Dog (2023), tous deux sold out.
Le projet documente les feux de forêt de la côte ouest américaine entre 2014 et 2020 ; Bates y photographie les traces et les marges de ces feux, exclusivement en noir et blanc.



Images extraites du livre The Weight of Ash de Ian Bates chez Deadbeat Club
Il y a un moment après qu'un feu de forêt brûle mais avant que les humains ne reviennent, où la terre et les forêts sont à la fois belles et terrifiantes.
Ce qui m'a touché dans notre conversation, c'est le temps long de sa pratique. Bates m'a parlé de la genèse de Meadowlark, sept ans à sillonner l'Ouest américain, souvent en dormant dans sa voiture, inspiré par l'oiseau emblématique de plusieurs États (qui n'apparaît qu'une fois dans le livre, peint sur un bout de bois).
Il m'a aussi parlé de problèmes pulmonaires qui ont affecté son travail, et de la façon dont The Weight of Ash répond à son livre précédent.
Originaire du New Jersey, il vit maintenant dans la Bay Area. Ses photos ont été publiées dans The New Yorker, National Geographic, le New York Times et il a été sélectionné parmi les PDN 30 Emerging Photographers to Watch en 2017.
Deux diptyques à retenir
Couleur urbaine vs noir et blanc
D'un côté, chez Note Note Éditions, Atlas of Echoes de Sarah Van Rij, photographe néerlandaise autodidacte basée à Amsterdam.



Images extraites du livre Atlas of Echoes de Sarah van Rij chez Note Note Editions
Van Rij signe sa première monographie solo, qui revient sur sept ans de pratique, avec près de 73 images, de la street photography aux natures mortes, en passant par des autoportraits et des collages de ses propres photos. Son esthétique joue sur les ombres, les seuils, les reflets, les mouvements.
J'ai toujours perçu le monde à travers une lentille légèrement surréaliste, comme si un autre univers onirique existait à côté du réel.
De l'autre, The Weight of Ash de Ian Bates : des forêts calcinées, du silence, une méditation contemplative sur l'espace liminal entre calme et violence. Deux approches opposées du paysage et de la présence humaine.
L'exposition associée au travail de Sarah Van Rij ouvre à la MEP à Paris à partir du 11 décembre 2025.
La disparition
Alone Together de Devin Yalkin (Zone) m'a réellement impressionné par la profondeur de sa narration.



Images extraites de Alone Together de Devin Yalkin chez Zone
Le livre a été réalisé dans la maison familiale de son auteur à Brigantine, New Jersey. Yalkin a commencé le projet pendant le confinement de 2020, quand il a fui New York. Le livre devient un hommage à la notion de chez-soi, à ce qu'on laisse derrière nous.
Au centre du projet, il y a mes parents et ce qu'ils ont créé pour nous. C'est une exploration de la transformation et de la sensation persistante de perte qui reste longtemps après que l'espace lui-même a disparu.


Images extraites du livre A Dormant Season d'Erinn Springer
Un livre qui m'a beaucoup rappelé A Dormant Season d'Erinn Springer (dans une thématique plus agraire) et surtout Ciprian Honey Cathedral de Raymond Meeks chez MACK, conçu comme une méditation sur la famille et l'habitat familial.


Images extraites de Ciprian Honey Cathedral de Raymond Meeks chez MACK
Meeks y documente un déménagement avec sa compagne et ses deux filles, le titre venant d'une inscription trouvée au dos d'une commode abandonnée. Ces livres partagent une même attention aux gestes domestiques ordinaires, aux traces, à ce qui reste.



Images extraites de The Art of Living Twice de Simen K. Lambrecht publié par les Éditions La CAB (Belgique)
Face à Yalkin, j'ai tout de suite remarqué le travail de Simen K. Lambrecht, 82c9940_The Art of Living Twice, publié par les Éditions La CAB (Belgique). Le titre est un code : 82 (l'âge de sa grand-mère Cécile), c (son initiale et un symbole mathématique), 9940 (le code postal du village flamand où elle a vécu toute sa vie).
The Art of Living Twice décrit poétiquement la relation qui continue après la mort, comme si elle vivait une seconde fois à travers le projet. Lambrecht utilise les lettres et le journal intime de sa grand-mère comme guide, crée des métaphores visuelles (larme d'un nourrisson, déambulateur en feu, oranges emballées).
Un livre édité chez La CAB, maison d'édition belge (leur cinquième publication), avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin et du Musée de la Photographie de Charleroi.
Un travail et un éditeur inédit
Andrew Miksys présentait Tulips, son livre sur la Biélorussie publié en 2016 chez Arök Books, le résultat de voyages réguliers dans le pays, afin de photographier le Jour de la Victoire, célébration de la victoire soviétique sur le nazisme.



Images extraites du livre Tulips publié par Andrew Miksys chez Arök Books
Ce jour-là, tracteurs, équipement militaire, ouvriers d'usine défilent dans les rues. Les tulipes rouges, symbole du printemps et du renouveau en URSS, sont offertes aux vétérans.
En Biélorussie, les célébrations et répressions de style soviétique ne sont pas du passé. Cela rend la photographie du pays délicate, car l'espace entre le permis et l'interdit est très étroit.
Miksys cherche l'intime dans les formules idéologiques officielles : portraits de vétérans en uniforme dans leur cuisine, pierres peintes, architecture stalinienne de Minsk. La couverture du livre, rouge vif, reprend le logo d'un paquet de cigarettes Prima soviétiques.
Des livres qu'on ne trouve pas ailleurs
Polycopies, c'est surtout l'endroit où l'on trouve ce qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Des livres absents des librairies françaises, pas encore disponibles à la vente, ou publiés par des maisons dont les frais de port vers l'Europe sont prohibitifs. Certains éditeurs présents sur la péniche n'ont pas de distribution internationale, d'autres vendent exclusivement en direct.
Pour beaucoup de visiteurs, Polycopies est donc la seule occasion de l'année de feuilleter ces livres, de les acheter, et parfois de rencontrer les photographes qui les ont faits.



Images extraites du livre I Can't Hear the Birds de Fabiola Ferrero
C'est par exemple le cas de KWY Ediciones (Pérou) qui présentait I Can't Hear the Birds de Fabiola Ferrero, un livre sur le Venezuela que je n'ai pas pu ignorer.
Ferrero a quitté son pays en 2016. Depuis, elle y retourne pour chercher les traces du Venezuela de sa mémoire. Le projet rassemble des images de migration, de violence politique passée et de vie quotidienne présente, la décrépitude et la résilience de ceux qui restent.
Le contexte est brutal : autour des années 2000, le Venezuela est prospère grâce au pétrole; puis vient l'effondrement des prix, la mauvaise gestion économique et une instabilité politique permanente. En 2022, le chômage dépasse 50%, des millions de personnes n'ont plus accès à l'eau potable, à l'éducation, aux services de base. Les 10% les plus riches gagnent 70 fois plus que les plus pauvres. Plus de 80% des ménages vivent sous le seuil de pauvreté. Des millions de Vénézuéliens ont émigré.
Le livre a été imprimé au Danemark chez Narayana Press, une collaboration transcontinentale entre le Pérou, le Venezuela et la Scandinavie.
C'est ce genre de trajectoire éditoriale qui rend Polycopies précieux : des maisons comme KWY Ediciones, qu'on ne croise pas facilement ailleurs, qui donnent une voix à des photographes qui n'ont pas le même accès aux circuits européens.
À ne pas oublier : Lamaindonne
L'éditeur Lamaindonne mérite une mention importante. Fondée en 2011 à Marcillac-Vallon (Aveyron) par David Fourré après 25 ans dans l'édition, la maison est exclusivement dédiée à la photographie d'auteur.


Images extraites du livre Aux Ombres de Simon Vansteenwinckel
Elle a été élue éditeur de l'année 2019 au prix HiP, a reçu le Prix Nadar 2022 pour Siempre que de Celine Croze, et vient de recevoir le Prix Nadar 2025 pour Aux Ombres de Simon Vansteenwinckel, un livre sur les chevauchées des Lakotas (Sioux) dans le Dakota.
Lamaindonne, c'est aussi Bernard Plossu et son 300e livre. L'ancrage aveyronnais, la photographie intimiste, le soin de la fabrication, papier, reliure, format pensés pour chaque projet. Une philosophie qui résonne avec ce que j'ai trouvé chez Four Eyes ou chez Deadbeat Club.
Des livres qui nous parlent
Au fil de la journée, j'ai pu discuter avec beaucoup d'éditeurs, feuilleter des centaines de livres, et j'ai voulu retranscrire ce qui m'a marqué : non pas par éditeur, ni par pays, mais par les liens que j'ai vu se créer entre les livres. Parler des livres comme ils nous parlent.
Deux Brésils
L'année 2025 marque la disparition de Sebastião Salgado. Le Brésilien qui avait parcouru 120 pays, photographié les mines d'or de Serra Pelada, les exodes du Rwanda ou encore les forêts d'Amazonie, nous a quittés.
Cette année à Polycopies, comme un hommage inconscient à l'artiste, deux Français ont posé un regard sur le Brésil. Une sorte de miroir inversé, sur un pays qui continue à nourrir notre imaginaire, derrière les façades et les clichés.



Images extraites du livre Île Brésil de Vincent Catala
Vincent Catala vit au Brésil depuis des années. Membre de l'Agence VU', il a passé près d'une décennie à arpenter les périphéries de Rio, São Paulo et Brasília pour composer Île Brésil. Ici pas de plages ou de carnaval mais des franges urbaines, des zones de transition où la métropole s'effiloche.
Catala est un insider : il connaît la lumière brésilienne, les architectures vernaculaires, les visages de ceux qui habitent ces marges invisibles. Son livre est dense et pour cause : c'est un Brésil qu'on ne montre pas aux touristes, et c'est précisément pour ça qu'il faut le montrer.


Images extraites du livre Rio Praia de Jean-Christophe Béchet aux éditions LOCO
À l'inverse, Jean-Christophe Béchet, débarque à Rio en mars 2023. Il découvre le pays. Et là où on attendrait le choc de l'étranger, il trouve une « douceur mélancolique », la fameuse saudade, dans les lumières grises des plages de Copacabana à Prainha.
Rio Praia est le premier volet d'un diptyque, le second, Rio Centro, couvre le centre-ville et les favelas en noir et blanc. Ici, c'est la plage comme agora : riches et pauvres partagent le même sable, et Béchet y voit « un rare lieu de mixité sociale dans une ville aux inégalités criantes ». Le visiteur trouve la grâce là où l'insider aurait peut-être cessé de regarder.
Deux postures, deux Brésils. L'un creuse les marges pendant dix ans, l'autre capte l'évidence en quelques mois. Les deux apportent leur vision et c'est peut-être ça la leçon : un même pays, à la fois dystopique et lumineux.
Mais le Brésil n'est pas qu'un sujet pour photographes français. C'est aussi une terre d'accueil. Waiting for the Snow de Katarzyna et Marianne Wasowska raconte la migration polonaise vers l'Amérique du Sud aux XIXe et XXe siècles (1,5 million de descendants au Brésil), qui maintiennent encore langue et traditions 150 ans plus tard.



Images extraites du livre Waiting for the Snow de Katarzyna et Marianne Wasowska
Le duo mère-fille mêle archives, albums familiaux et photographies contemporaines pour explorer cette « créolisation culturelle », cette identité reconstruite loin de la terre natale. C'est un autre Brésil encore : celui des mémoires transplantées, des racines qui repoussent ailleurs.
Salgado photographiait depuis le Brésil ; ces trois livres photographient vers lui. Et dans cet échange de regards, quelque chose se dessine : le pays comme miroir, comme écran de projection, comme terre où chacun trouve ce qu'il cherche, ou ce qu'il fuit.
Géographies intimes
Si les trois livres précédents ont arpenté un pays entier, d'autres photographes ont fait le choix inverse : réduire le périmètre, parfois à quelques kilomètres, et l'explorer en profondeur.


Images extraites du premier livre de Nicola Buonomo, Luoghi (Kult Books)
Nicola Buonomo, pour son premier livre Luoghi (Kult Books), s'est imposé une règle stricte : neuf lieux en Sicile du Nord, tous situés à quelques kilomètres de chez lui. Du jardin de sa grand-mère à une carrière de sable, il s'interdit de dépasser le périmètre qu'il s'est fixé.
La contrainte devient méthode : photographier le même sujet encore et encore, jusqu'à découvrir des relations nouvelles avec le familier. En noir et blanc, 82 photographies qui révèlent une « dissonance subtile entre infrastructure humaine et monde naturel ». Buonomo ne voyage pas, il épuise le lieu.



Images extraites du livre Blue Bar de Matteo Di Giovanni (Artphilein Editions)
Matteo Di Giovanni, lui, cherche quelque chose de précis. Blue Bar (Artphilein Editions) raconte une quête le long du Pô. Un jour de brouillard, il aperçoit un bar étrange avec une haie immense. Il ne le retrouvera qu'à son dernier voyage. Entre-temps, il aura arpenté le delta pendant des années, photographiant un territoire fragile, menacé par les crues.
En 2011, Di Giovanni subit un grave accident en Bosnie : une jambe amputée, des années de rééducation ; ce voyage le long du fleuve devient une reconstruction. Et le paysage devient une métaphore de la mémoire et de l'identité.


Images extraites du livre Finissage de Simon Johansson
Simon Johansson dans Finissage (Journal) parle à sa ville comme à une amante ; il s'adresse à Stockholm :
Tu es mon compagnon dans l'épreuve et la joie... Je te rends ton regard. Car il est impossible d'échapper à ta beauté, ta vulnérabilité et ta vanité.
Le livre accompagne une exposition au Stockholm City Museum, et son format (un leporello de 28 pages tiré à 100 exemplaires numérotés) en fait déjà un objet rare.
Johansson reçoit en 2023 le Prix Lennart af Petersens ; il livre ici une déclaration d'amour-haine à une ville qui l'habite.


Images extraites du livre Crest (XYZ Books) de Stephen Kelly
Dans Crest (XYZ Books), Stephen Kelly parle aussi d'un territoire qu'il connait : une exploration de la vallée d'Onsernone, territoire frontalier qu'il habite.
Après plus de dix ans à voyager en Chine et au Myanmar, il ancre sa photographie dans un même lieu, attendant patiemment les images pour mieux le saisir.


Images extraites du livre La terre n'existe pas (Palais Books) de Sarah Ritter
Quand d'autres explorent les surfaces, Sarah Ritter décide de creuser. La terre n'existe pas (Palais Books) mêle archives du travail, photographies de sites miniers en France et en Terre de Feu, et compositions en studio. Le sous-sol comme mémoire, l'extraction comme geste. Ritter, influencée par Vilém Flusser, veut « perforer les cartes, obscurcir l'horizon transparent et numérisé ».
Son livre (à paraître en mars 2026), soutenu par le CNAP, est une méditation sur le lien tellurique entre l'humain et la matière.




Images extraites du livre Maputo Diary (Diskobay) de Ditte Haarløv Johnsen
Et puis il y a la fidélité au temps long : Ditte Haarløv Johnsen a grandi au Mozambique, où ses parents s'étaient installés après l'indépendance. Maputo Diary (Diskobay) rassemble 25 ans de photographies, 121 images accompagnées de notes de journal. Au cœur du livre, les « Manas », un groupe de personnes transgenres dont beaucoup sont aujourd'hui décédées. Johnsen revient depuis un quart de siècle auprès des mêmes personnes, dans la même ville, comme une famille qu'il aurait choisie.
À l'accélération croissante des déplacements et des flux, ces photographes ont fait un pari inverse : révéler dans le territoire l'intime et l'immense.
Eaux troubles
Ces géographies sont solides, terrestres. Mais d'autres photographes se tournent vers ce qui échappe : l'eau - qui monte, qui menace, et qui immerge ce qu'on ne peut pas retenir.



Images extraites du livre Marea (Penisola Edizioni) de Nicola Cappellari
Nicola Cappellari ne photographie pas la mer, il photographie ce qu'elle fait de nous. Marea (Penisola Edizioni) est un livre sur les marées vénitiennes, mais surtout sur les états intérieurs qu'elles provoquent.
Une géographie de sentiments distraits [...] qui vont et viennent à leur guise.
Toutes les images du livre sont des scans de tirages argentiques, et le livre lui-même épouse le mouvement : un leporello imprimé en letterpress à la Tipoteca Italiana. Mon objet coup de coeur de Polycopies avec lequel je suis évidemment reparti.



Images extraites du livre Ondes (XYZ) de Bénédicte Blondeau
Dans Ondes (XYZ Books), Bénédicte Blondeau cherche ce qu'on ne voit pas. Elle fusionne des échelles impossibles et l'artiste pousse l'exploration jusqu'aux limites du visible : paysages glaciaires, grottes volcaniques, échographies de sa propre grossesse, gouttes d'eau de mer au microscope.
Le livre explore les ondes d'énergie qui traversent nos existences sans qu'on puisse les saisir ; une vision où tout est entrelacé, du géologique à l'intime, du macro au micro.



Images extraites de Viridescent, afire (Blow Up Press) de Małgorzata Stankiewicz
Là où Blondeau cherche la connexion, Małgorzata Stankiewicz documente la rupture. Viridescent, afire (Blow Up Press) est une méditation sur les zones mortes de la mer Baltique, ces étendues où l'oxygène a disparu, où plus rien ne vit. L'artiste zurichoise a travaillé cinq ans sur ce projet, tissant pensées d'anthropologues, alchimistes et écologues.
Sa méthode est pour le moins singulière : elle traduit des données satellitaires de la NASA en négatifs numériques, puis les imprime à la main en cyanotypes.
Un procédé artisanal appliqué à des données scientifiques qui dresse un pont entre ce qu'on mesure et ce qu'on ressent : ce qui ressemble à des formations onduleuses révèle en fait les signes avant-coureurs des catastrophes à venir.


Images extraites du livre Sound the Sirens (Overlapse) de Bryan Anselm
Bryan Anselm, lui, documente ce qui arrive quand l'eau revient en force.
Sound the Sirens (Overlapse) rassemble plus d'une décennie de travail sur les catastrophes climatiques aux États-Unis : incendies, inondations, communautés déplacées.
Le livre juxtapose images de dévastation et photographies d'éruptions solaires en teintes orangées, la chaleur comme force motrice de tout ce qui s'effondre. Anselm critique un monde où « les données climatiques sont maintenant largement ignorées au service du capital et de la commodité ». Le format est intéressant car radical : reliure japonaise, couvertures sérigraphiées, 320 pages, dont la moitié cachées.



Images extraites du livre The Anthropocene Illusion (Guest Editions) de Zed Nelson
Et pendant que les eaux montent et que les terres brûlent, nous regardons ailleurs. Zed Nelson a passé six ans sur quatre continents à photographier notre rapport à la nature simulée. The Anthropocene Illusion (Guest Editions) explore les zoos, parcs à thème, musées, safaris ; ces espaces où nous vivons une « expérience » de nature plutôt qu'une nature véritable. Il documente moins l'environnement que notre capacité collective à ne pas voir.
Pendant que nous détruisons le monde naturel autour de nous [...] nous sommes devenus maîtres d'une illusion rassurante.
L'eau trouble : celle qui monte, celle qui meurt, celle qu'on simule pour ne pas affronter ce qui vient.
Les liens du sang
L'eau porte, l'eau détruit. Mais il y a d'autres flux, plus intimes : ceux qui nous relient aux nôtres, le sang, la filiation, ce qui se transmet ou se brise.



Images extraites du livre In Passing (Libraryman) de Lisa Sorgini
Lisa Sorgini a commencé In Passing (Libraryman) en 2015, l'année où tout a basculé : elle devient mère et perd la sienne. Naissance et deuil la même année, collision de deux seuils. Pendant près d'une décennie, l'Australienne documente cette métamorphose : le corps qui change, l'identité qui se dissout et se reconstruit. 49 photographies couleur qui naviguent dans cet espace liminal où le moi maternel disparaît et renaît simultanément.


Images extraites du livre Permissions de Emma Hardy
Un livre qui m'a rappelé le travail d'Emma Hardy et dont je parlais déjà dans mon article sur la famille où la photographe retrace vingt ans de vie familiale. Photographier les siens pour survivre à ce qui nous traverse.


Images extraites du livre Tell My Love Now (Sobol Books / TIS Books) de Sara Aue Sobol
Comme Lisa Sorgini et Emma Hardy, Sara Aue Sobol photographie pour se souvenir et avancer. Tell My Love Now (Sobol Books / TIS Books) entrelace deux hivers séparés par le temps : la Russie en 2015-2016, quand le pays était encore ouvert aux étrangers, et le Danemark en 2023-2024, quand son mari Jacob traversait une dépression clinique.
Deux voyages superposés, deux formes d'isolement. Sara revisite ses images russes pour « embrasser leur histoire d'amour passée et présente », pendant que Jacob s'efface. Le livre pose une question difficile : comment rester connecté à quelqu'un qui disparaît de l'intérieur ?
Et en filigrane, une autre tension : que penser de ces amis russes, maintenant que la guerre a tout changé ?



Images extraites du livre Call of a Swift (Palm* Studios) de Colm Moore
Les frères Moore ont eux créé ensemble pour ne pas se perdre. Call of a Swift (Palm* Studios) est né pendant le confinement de 2020 : Colm, 23 ans, et son frère cadet de 15 ans et retracent trois années d'images partagées. Le livre (30 exemplaires faits main lancé à la Court Gallery de Glasgow) explore l'espace entre deux personnes, ce que le paysage peut dire de ce qu'on ne sait pas formuler. Pas de conclusions, pas de réponses : juste des gestes silencieux, « shaped by desire to understand their time and place ».



Images extraites du livre Zero Hour (Gnomic Book) de Birthe Piontek
Birthe Piontek remonte plus loin : Zero Hour (Gnomic Book) part de la Stunde Null, l'heure zéro de la capitulation allemande en 1945. L'artiste germano-canadienne fouille les archives familiales, les images de presse, les documents politiques, pour comprendre comment une nation modèle de démocratie peut se laisser séduire par le populisme. Elle déconstruit les biais des photographies historiques : patriarcat, blancheur, hétéronormativité.
« L'histoire réside toujours dans le présent », écrit-elle. Et un rappel au présent, comme une urgence : « La démocratie ne peut jamais être tenue pour acquise. »



Images extraites du livre From the Great River (Nearest Truth Editions) de Adam Titchener
Adam Titchener, lui, s'est projeté dans l'avenir. From the Great River (Nearest Truth Editions) est né d'une question : quel homme deviendra mon fils ?
Le photographe londonien a parcouru cinq villes américaines portant le nom de « London », imaginant les vies possibles et prallèles de cet enfant à naître selon l'endroit où il grandirait. Une réflexion inspirante sur comment l'environnement nous façonne et quels récits on construit sur soi-même. Un premier livre réussi, tiré à 100 exemplaires signés.



Images extraites du livre The Name We Hold (Diskobay) de Luca Iovino
Luca Iovino, dans The Name We Hold (Diskobay), interroge ce qu'on emporte quand on déménage : où réside la mémoire ? Dans les objets domestiques, dans les rituels répétés, dans la peur de recommencer ? 56 photographies noir et blanc, structurées comme un rythme, entre l'ordinaire et le surréaliste.



Images extraites du livre With and Without You (Sobol Books) de Jacob Aue Sobol
Et puis il y a Jacob Aue Sobol lui-même. With and Without You (Sobol Books) est une rétrospective imprimée le jour de ses 40 ans comme un hommage à son père, mort quand il avait 20 ans. Il y met tout ce que le père n'a jamais vu : Sabine, I Tokyo, Road of Bones, America. Une vie de photographe compilée pour un absent.
Ces sept livres posent la même question : la photographie peut-elle réparer ce que la vie défait ? Peut-être pas. Mais elle peut au moins témoigner, de ce qu'on a perdu et de ce qu'on tente de retenir.
Lignes de front
La famille est un territoire intime. Mais que se passe-t-il quand l'Histoire, la grande, traverse les vies ordinaires ? Quand on habite une île que deux puissances se disputent, une ville que la guerre va bientôt dévorer, un continent où les utopies s'effondrent ?



Images extraites du livre Mazu (Breadfield / Landskrona Foto / Witty Books) de Lin Wei-Lun
Lin Wei-Lun écrit des cartes postales à une déesse. Mazu, (Breadfield / Landskrona Foto / Witty Books) est un livre minuscule (150 × 105 mm) qui porte une question immense : « Sommes-nous Taïwanais, ou Chinois à Taïwan ? »
Mazu, divinité de la mer arrivée de Chine il y a trois siècles, protège aujourd'hui les pêcheurs et, par extension, l'île tout entière. Pendant les tensions provoquées par la visite de Nancy Pelosi à Taipei, Lin lui a adressé des cartes pour demander sa protection. L'installation qui accompagne le livre reprend les cérémonies taoïstes : un incinérateur en forme de boîte aux lettres où le public peut brûler ses propres messages à la déesse. La géopolitique ramenée à un geste de foi.



Images extraites du livre The Buzzer (Eriskay Connection) de Miguel Proença
Miguel Proença écoute un signal que personne n'explique. Dans The Buzzer,(Eriskay Connection) il enquête sur UVB-76, une fréquence radio russe qui émet depuis des décennies, probablement militaire, et certainement inquiétante.
Le photographe portugais a passé des années dans les pays Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), ces nations coincées entre l'OTAN et le souvenir soviétique.
Exercices militaires, célébrations nationales, rencontres quotidiennes : Proença documente comment les antagonismes historiques continuent de se jouer dans les corps et les paysages.
Le livre est accompagné d'un vinyle qui retranscrit des paysages sonores, composé par Pedro Augusto à partir d'enregistrements du signal - comme un passé qui grésille dans le présent.




Images extraites du livre HRTLND (Diskobay) de Mads Holm
Décrivant une militarisation et une surveillance qui s'installe silencieusement dans nos vies quotidiennes, HRTLND (Diskobay) de Mads Holm explore vingt pays européens et nord-américains : enfants qui jouent avec des armes, citoyens masqués, frontières qui se durcissent.
« La beauté des photographies réside dans leur banalité déguisée », note l'éditeur. Les sujets absorbent les anormalités comme si de rien n'était, et c'est précisément le plus glaçant dans ce sujet. En filigrane se dessine une surveillance de masse qu'on a cessé de voir à force de le côtoyer.
Le livre, avec sa jaquette-poster et son dos en gaze, a été shortlisté pour l'Arles Author Book Award 2025.



Images extraites du livre The Waning Season (Nearest Truth Editions) de Oliver Gerhartz
Oliver Gerhartz, lui, n'est pas photographe mais architecte. En 2020, il est mandaté pour rénover la résidence de l'ambassadeur allemand à Khartoum. Le projet n'aboutira jamais : le 15 avril 2023, la guerre éclate au Soudan.
The Waning Season (Nearest Truth Editions) rassemble les images qu'il a prises entre-temps, pendant cette période d'incertitude qui a suivi la chute de trente ans de dictature. Il y photographie Khartoum, une ville où le Nil blanc et le Nil bleu se rencontrent, épuisée et reposant sur espoir fragile.
Depuis : 200 000 morts, 11 millions de déplacés et la moitié de la population affamée. Le livre ne cherche pas à documenter mais témoigne d'un moment suspendu, juste avant la catastrophe.



Images extraites du livre Only Barely Still (Eriskay Connection) de Catherine Lemblé
À côté de ça, il y a des histoires qu'on ne raconte pas et des histoires qu'on raconte mal. Catherine Lemblé décide de réécrire ces histoires, comme un contre-récit. Only Barely Still (Eriskay Connection) s'intéresse aux femmes dans l'Arctique, et plus précisément au Svalbard, cet archipel norvégien que l'imaginaire occidental a toujours présenté comme une frontière masculine : explorateurs héroïques, conquête, domination. Lemblé propose un autre récit : la présence féminine, le regard plutôt que la conquête, le silence plutôt que l'exploit.
Les pages sont fines, translucides, les contours des images voisines scintillent à travers le papier blanc. Une autre façon d'occuper l'espace.




Images extraites du livre Buscando a Bolívar (Breadfield) de Pietro Paolini
Réécrire c'est aussi documenter et Pietro Paolini fait le choix de raconter un espoir, collectif, comme un roman visuel. Buscando a Bolívar (Breadfield) couvre dix ans de mouvements socialistes en Amérique latine : Bolivie d'Evo Morales, Équateur de Rafael Correa, Venezuela de Hugo Chávez.
Entre 2004 et 2014, Paolini a capturé « la complexité fervente et révolutionnaire » de ces territoires, leurs contradictions, leurs promesses. Aujourd'hui, le bilan est malheureusement plus sombre, ne reste ici que le récit d'une époque où tout semblait possible.
Six livres, six lignes de front. Pas de combats spectaculaires, pas de ruines fumantes, mais des citoyens ordinaires pris dans des forces qui les dépassent, qui prient, attendent, ou simplement continuent de vivre.
Ceux qui restent
Les photographes précédemment cités documentent le présent sous tension. D'autres regardent ce qui s'efface : les traditions qu'on oublie, les lieux qu'on détruit, les gens qui disparaissent. Et parfois, ceux qui tentent de sauver ce qui peut l'être.



Images extraites du livre Until Death Do Us Part (Jiazazhi) de Thomas Sauvin
Thomas Sauvin est un sauveteur. Depuis des années, ce Français installé à Pékin récupère des négatifs argentiques destinés à la destruction, soit plus de 850 000 images extraites d'une usine de recyclage aux portes de la capitale. Le nom du projet : Beijing Silvermine, une archive de la Chine ordinaire que personne n'avait jugé bon de conserver.
Until Death Do Us Part (Jiazazhi) en extrait un fil inattendu : le rôle des cigarettes dans les mariages chinois. La mariée allume une cigarette pour chaque invité masculin, les époux jouent à des jeux fumants. Connexion symbolique entre amour et mortalité, rituel que personne n'avait pensé à documenter. Le livre, objet étonnant et singulier, tient dans une boîte de cigarettes Shuangxi, tranches dorées, en 108 pages miniatures.




Images extraites du livre Mother's Land (Deadbeat Club) de Daniel Lee Postaer
Daniel Lee Postaer a photographié une Chine qui s'efface autrement, non pas dans l'oubli, mais dans la reconstruction permanente. Mother's Land (Deadbeat Club) documente les mutations des années 2010 : « les surfaces lisses et brillantes du verre et de l'hypermodernité se heurtent à la rugosité des décombres dispersés parmi les ruines ». Un pays qui détruit sans scrupule, sans mémoire, et rebâtit aussitôt. Postaer avait une raison personnelle de s'y intéresser : ses grands-parents avaient fui le régime communiste cinquante ans plus tôt, contraints d'abandonner une de leurs filles. Le livre devient alors une tentative de comprendre ce que ce pays fait à ceux qui y vivent - et à ceux qui en partent.



Images extraites du livre Landscape (Jiazazhi) de Chen Zhuo
Chen Zhuo, lui, est resté. Né dans une petite ville du Henan, parti étudier en ville à 15 ans, il n'a jamais réussi à se sentir chez lui dans la métropole. Landscape (Jiazazhi) documente cette distance persistante, des paysages photographiés entre 2011 et 2017, des coins étranges où la nature et l'urbain se frôlent sans se comprendre.
Chen parle d'« obsession » pour ces brefs aperçus de réalités transformées, ces « proies visuelles » qu'il capture loin des centres.


Images extraites du livre Tin Roof & Chimney (Kaido Books) de Koji Onaka
Non loin de là, au Japon, Koji Onaka arpente ce qui se vide. Depuis ses 20 ans, il traverse le pays, photographiant les villages ruraux, les architectures oubliées, les présences fantomatiques.
Tin Roof & Chimney (Kaido Books) poursuit cette quête : des scènes désolées qui évoquent un sentiment de nostalgie, pour retrouver les souvenirs perdus de son enfance, dans des lieux qu'il n'a pourtant jamais habités.
Onaka a travaillé avec Daido Moriyama à la galerie CAMP et tient sa propre galerie Kaido à Tokyo depuis 1988. Il est passé du noir et blanc à la couleur en 1999, mais n'a jamais cessé de travailler sur pellicule.


Images extraites du livre In the Flap of a Bird's Wing, Water Dries Up (Libraryman) de Eriko Masaoka
Eriko Masaoka, lui aussi, cherche des présences oubliées. In the Flap of a Bird's Wing, Water Dries Up (Libraryman) est le fruit d'une décennie de voyages au travers de petits villages japonais, d'un ranch à Hokkaido ou encore au sein d'une communauté Aïnou. Cette dernière rencontre a tout changé : Masaoka en a tiré une vision animiste où « les gens, les animaux, les objets, elle-même, et la nature ont tous une âme », qu'il compare à « une goutte de pluie ».
Le livre s'étend alors au-delà du Japon : Pays-Bas, Islande, Açores. Mais une même quête revient sans cesse : célébrer ce qui est court et fugace, ce qui est en voie de disparaître.



Images extraites du livre The Wind Prays for Sublime Stillness (Zen Foto) de Toshiya Murakoshi
À son tour, Toshiya Murakoshi s'intéresse à l'invisible et en particulier à ce qui ne s'entend plus. Né et élevé à Fukushima, il documente les paysages de sa région depuis le tremblement de terre et le tsunami de mars 2011. The Wind Prays for Sublime Stillness (Zen Foto) est le quatrième volet de cette série au long cours. Ses paysages sont énigmatiques, silencieux, « initially unassuming » mais d'une profondeur sensorielle troublante. Quatorze ans après la catastrophe, Murakoshi continue de regarder ce que la plupart préfèrent oublier.
Il reçoit en 2023 le Kimura Ihei Award, soit la plus haute distinction japonaise en photographie.



Images extraites du livre Whistle (Little Big Man Books) de Hoshi Haruto
Et puis, il y a ceux qui vivent dans l'ombre. Hoshi Haruto photographie le Tokyo qu'on ne montre pas : hôtesses, travestis, mouvements d'extrême-droite, jeunesse marginalisée.
Whistle (Little Big Man Books) s'inscrit dans la lignée de Katsumi Watanabe et Seiji Kurata : brutalité, flash direct, honnêteté crue. Le titre évoque plusieurs choses : la mélodie qu'on siffle pour se rassurer dans la nuit, un code entre initiés. Chaque image est une question sans réponse, « a city that the tourist never sees ».
Sept photographes, deux pays, une même attention à ce qui reste quand tout le monde est parti ou à ceux qui n'ont nulle part où aller.
De l'autre côté
D'autres photographes vont plus loin : ils franchissent un seuil, vers l'invisible, le sacré, l'entre-deux mondes.




Images extraites du livre Blank Notes (Charcoal Press) de Marshall To
Marshall To a grandi entre les vivants et les morts. Deuxième génération d'immigrants chinois, élevé dans une famille taoïste qui tenait un restaurant en milieu rural canadien, il a grandi avec les Hungry Ghosts, ces esprits affamés qui reviennent chaque année, le quinzième jour du septième mois lunaire, quand on brûle pour eux des Hell Notes, des faux billets qui leur permettent de survivre dans l'au-delà.
Blank Notes (Charcoal Press) explore ce voile qui s'amincit entre le naturel et le surnaturel. Les fantômes prennent des formes animales : hiboux, serpents, papillons de nuit, renards, loups, tigres.



Images extraites du livre The Land of Haunted Forests (Jane & Jeremy) de Henry Roy
Henry Roy entre un peu plus loin dans les bois sacrés. The Land of Haunted Forests (Jane & Jeremy) explore la tradition animiste du peuple Joola en Casamance, au sud du Sénégal. Né à Port-au-Prince et arrivé en France à trois ans comme réfugié apatride, Roy a toujours été habité par les mythologies et les imaginaires.
En Casamance, il trouve un territoire où les esprits de la nature sont encore présents, où les forêts ont une âme. Il parle de « photographiemantra », d'un « animisme visuel » où couleurs, lumières et symboles définissent un monde empreint de mystère.


Images extraites du livre The Space of Replacement (Zoetrope Athens) de Tasos Repouskos
Ces lieux « à la fois fermés et poreux, homogènes et hétérogènes » sont théorisés par un autre photographe, Tasos Repouskos.
The Space of Replacement (Zoetrope Athens) part du concept foucaldien d'hétérotopie, c'est à dire des lieux qui portent en eux une normalité invisible à première vue. Le photographe grec y a trouvé une grille de lecture pour son propre passage à l'âge adulte, une quête sans fin de sens dans des espaces liminaux. Un livre petit mais dense. Fabien Ribery, dans L'Intervalle, y parle de « paysages d'éveil » ; une philosophie comme outil pour voir le monde autrement.



Images extraites du livre Eclipse (Dalpine / La Kursala) de Lucía Antebi
Mais quand est-ce que tout bascule notre conscience de nous-même et du monde ? C'est la question à laquelle tente de répondre Lucía Antebi dans Eclipse (Dalpine / La Kursala). Elle y photographie le Parque del Buen Retiro à Madrid, entre 2018 et 2020. L'Argentine exilée à Barcelone y a cherché des échos de sensations passées, photographiant de jeunes femmes au seuil de l'âge adulte. Voyage introspectif, « hall de miroirs révélant des sensations fugaces », Antebi traque cette transition fragile où l'adolescence cède la place à autre chose. Le mystère de la nature et du cosmos, le jeu entre lumière et obscurité ; un livre sur ce qu'on perd en grandissant.



Images extraites du livre Blank Verse (Départ pour l'Image) de Maria Siorba
Peut-être que ce qui nous meut est fait de connexions invisibles. C'est le point de départ de la démarche de Maria Siorba.
Blank Verse (Départ pour l'Image) alterne 8 photographies couleur et 27 images noir et blanc, ponctuées de pages cuivrées qui fonctionnent comme des éléments métaphysiques. Le livre explore les dynamiques émotionnelles d'une génération, « un flux silencieux d'exercices de télépathie, d'apparitions lunaires et d'attractions magnétiques ».
La maison d'édition (fondée par Yelena Yemchuk et Francesco Merlini, deux noms dont j'aime également beaucoup le travail) confirme son goût pour les objets singuliers : tranches métalliques cuivrées, gaufrage, papiers Fedrigoni.


Images extraites du livre I Saw the Man with a Telescope (Jane & Jeremy) de Erin O'Keefe
Certaines connexions troublent la frontière entre voir et comprendre. I Saw the Man with a Telescope (Jane & Jeremy) de Erin O'Keefe explore l'ambiguïté des images et l'impossibilité d'une interprétation unique.
Architecte de formation, O'Keefe construit des natures mortes avec des blocs de bois peints, qu'elle photographie devant des fonds colorés. L'objectif aplatit, déforme ; on confond souvent ses images avec des peintures abstraites. Le livre interroge ce que nous croyons voir - et ce que nous projetons.



Images extraites du livre You Are All I See (RUST Publishing) de Thomas Bergner
Peut être faut-il disparaitre pour comprendre l'invisible. Dans You Are All I See (RUST Publishing), Thomas Bergner travaille « où la lumière s'efface dans l'obscurité, où la nuit profonde cède à un simple rayon qui perce le voile ». Une étude éclectique de la disparition dans le processus photographique lui-même.
Sept livres qui posent finalement la même question : que voit-on quand on accepte de ne plus tout comprendre ?
Avant la chute
Certains franchissent le seuil et reviennent ; d'autres savent qu'on ne revient pas, que tout finira par tomber.



Images extraites du livre All Empires Will Fall (Sun Archive Books) de Łukasz Rusznica
Łukasz Rusznica a photographié sa propre fin. All Empires Will Fall (Sun Archive Books) est un livre sur la mortalité assumée. Pas celle des autres, la sienne.
Le photographe polonais y construit ce qu'il appelle un « horizon des événements privé », un point de non-retour qu'il sait destiné à disparaître. Les images figent plantes et humains « à la limite entre nuit et aube », suspendus entre fragilité et vitalité.
La lumière est volontairement atténuée, comme épuisée. Rusznica utilise l'appareil photo pour imaginer l'avenir et documenter sa propre finitude.



Images extraites du livre Gumsucker (Charcoal Press) de Rory King
Depuis l'Australie, Rory King pleure un monde qui meurt. Gumsucker (Charcoal Press), terme archaïque désignant les Australiens nés de parents européens, est une élégie pour la wilderness australienne. On y observe des vestiges qui s'effacent, des âmes isolées, et désir de connexion profond face à l'isolement moderne. Son livre documente les marges du bush avec une tendresse mélancolique, ici ni dénonciation, ni manifeste écologique, juste le constat que quelque chose s'en va, et qu'on ne peut que regarder.



Images extraites du livre BRRRXL (Le Mulet) de Mathieu Van Assche
Et après ? Dans BRRRXL (Le Mulet), Mathieu Van Assche construit un récit silencieux peuplé de « monstres vaporeux » traversant une ville assombrie et abandonnée. Qu'est-il arrivé ? D'où viennent-ils ? Que cherchent-ils ? Le livre n'y répond évidemment pas.
Graphiste, illustrateur, graveur et photographe, Van Asschen, cofondateur des éditions Le Mulet, pratique une approche hybride où l'image oscille entre la menace destructrice de Godzilla et l'innocence fantaisiste de Barbapapa.
Le titre joue sur le verbe français « errer » : à la fois wandering et erring, déambulation et erreur. Comprendre : ce qui reste quand nous ne serons plus là pour regarder.
Trois livres, et donc trois façons de regarder la fin en face : Rusznica l'accepte, King la pleure, Van Assche l'imagine mais aucun ne détourne les yeux.
Et c'est peut-être ça que Polycopies nous offre chaque année : un observatoire de ce qui se crée maintenant, au moment même où ça se crée. Ces 44 livres (et oui tout de même !) dessinent une cartographie des inquiétudes et des espoirs contemporains : le Brésil qu'on fantasme, les territoires qu'on épuise, les eaux qui montent, les familles qui se fissurent, les lignes de front qui se déplacent, les traditions qui s'effacent, les seuils qu'on franchit.
Parler des livres comme ils nous parlent. Certains murmurent, d'autres crient. Tous témoignent d'un monde en train de basculer et de photographes qui ont choisi de rester là, l'œil ouvert, jusqu'à la fin.
Ce que j'ai raté
Mon premier commentaire sera le même que pour Paris Photo : une journée pour tout voir, c'est dense. Si votre objectif est de flâner, allez-y sans aucun doute le dimanche. Mais prenez le temps d'avoir déjà un premier aperçu avant, si le temps vous le permet.
Polycopies vit sur quatre jours et les meilleurs moments se jouent souvent en semaine.
À mon grand regret j'ai donc manqué :
- la conversation avec Paul Graham le jeudi à 17h
- la présentation Magnum avec Lúa Ribeira (et Susan Meiselas une heure plus tôt)
- la table ronde sur le « Global South » à 14h
- la projection « Japanese Avant-Garde Pioneers » le soir
- les signatures de l'éditeur et boutique Setanta Books le samedi
Et surtout : plusieurs éditeurs n'étaient présents que du mercredi au vendredi, les stands ayant été démontés avant mon arrivée, ce sont des livres que je n'ai jamais feuilletés.
Et c'est la limite de l'exercice : on ne peut pas tout voir, tout feuilleter, tout acheter. Polycopies rassemble beaucoup d'éditeurs et des centaines de livres, et un nombre incalculable de conversations dans les allées. Un dimanche après-midi ne suffit pas.
Ce que j'ai écrit ici reflète avant tout ce que j'ai vu et ce qu'on m'a montré. Ce n'est évidemment pas un panorama exhaustif mais plutôt une traversée subjective, avec ses angles morts.
Pourquoi je reviendrai
Dans mon article sur Paris Photo, j'écrivais que je n'y retournerai probablement pas ; pour Polycopies, ça sera l'inverse. Ici, pas de galeries qui vendent des tirages à cinq chiffres, pas de collectionneurs inaccessibles, pas de vernissage mondain. Juste des éditeurs indépendants, des livres qu'on peut feuilleter, des conversations avec ceux qui les ont fabriqués.
Les prix affichés vont de 28 à 90 euros et on repart avec un objet, qui nous parle et qu'on a feuilleté. Et surtout : on découvre. Des photographes dont je n'avais jamais entendu parler, des maisons d'édition qui prennent des risques, des formats qui n'existeraient nulle part ailleurs.
C'est peut-être ça que Polycopies dit de la photographie aujourd'hui : qu'elle vit encore là où on la fabrique à la main, en petits tirages, avec des partis pris éditoriaux forts. Que le livre photo n'est pas un produit dérivé de l'exposition, c'est une œuvre en soi, avec son rythme, sa matérialité, sa façon de tenir dans les mains.
Blow Up Press, Nearest Truth, Disko Bay, Le Mulet, Sobol Books, des noms qui ne disent peut-être rien au grand public, mais qui construisent, livre après livre, une autre histoire de la photographie.
